La grande traversée d’une Fille du Roy

Pendant deux semaines de pérégrinations en France au cours du mois de juin 2013, la Société d’Histoire des Filles du Roy (SHFR) a conduit un groupe de trente-six femmes du Québec sur les traces de leurs aïeules; celles, dont la mémoire aura été maintes fois bafouée, allaient enfin être réhabilitées dans l’histoire, afin d’y retrouver leur juste place. Des femmes québécoises et françaises ont participé à cette grande aventure en étant jumelées à une Fille du Roy arrivée dans le contingent de 1663.

Gabrielle Girard-Lacasse /

Pour ma part, j’incarnais Marie Repoche, de La Rochelle, qui est partie accompagnée de sa sœur cadette, Jeanne. Après une dizaine de sessions de formation, nous nous sommes familiarisées avec les us et coutumes de l’époque; tout était conforme à la vie de ses femmes « du commun », du costume à la parlure. Le but n’était pas de jouer un rôle ou de faire une reconstitution historique, mais surtout de nous laisser habiter par la mémoire de cette femme que nous avions choisie et dont nous avions longuement étudié la biographie historique, parfois peu détaillée, à laquelle il fallait ajouter notre touche personnelle.

C’est dans ces circonstances que nous sommes arrivées à Paris le 4 juin 2013, pour débuter les commémorations du 350ᵉ anniversaire du départ des Filles du Roy. La Salpêtrière était le lieu des célébrations : il s’agit de l’hôpital qui accueillit, au 17ᵉ siècle pendant plusieurs années, des orphelines ou des enfants pauvres pour les éduquer et en faire des filles à marier respectables. Certaines allaient être choisies par les autorités pour partir en Nouvelle-France, afin de fonder des familles dans la colonie. Les journées de commémoration se ressemblaient d’une ville à l’autre : des conférences étaient données par des historiens, écrivains ou chercheurs, puis il y avait le dévoilement d’une plaque commémorative suivi d’une réception. Il en fut ainsi à Rouen, à Dieppe, à Caen, à Mortagne dans Le Perche, à Niort et à La Rochelle, bref dans toutes les villes et régions qui avaient envoyé des femmes en 1663. Les commémorations ont été particulièrement grandioses à La Rochelle où nous avons terminé notre périple.

Samedi le 15 juin, nous avons eu la chance d’être les vedettes d’un grand défilé dans la ville de La Rochelle, au cours duquel nous nous arrêtions à différentes stations pour jouer des représentations théâtrales que nous avions créées en petits groupes, en plus de participer à un départ symbolique en bateau. En fait, lors de chacune des journées de commémoration en France, nous étions accueillis dans les hôpitaux, églises ou hôtels de ville, pour effectuer des retrouvailles symboliques en ces lieux où les Filles du Roy avaient vécues.

J’ai été touchée par l’accueil des Français et par l’hommage qu’ils ont rendu à toutes celles qui ont quittées leur pays pour venir chez nous mettre au monde un peuple. Dans toutes les villes, nous avons été applaudies et reçues comme des reines, à notre grande surprise. L’organisation des commémorations a largement dépassé nos attentes et je dois avouer que je me suis rendue compte de l’ampleur du projet et de son importance historique qu’une fois arrivée sur place. La suite des commémorations 1663-2013, au Québec en août, s’annonçait, elle aussi, haute en couleurs.

En effet, c’est à bord du majestueux voilier Rotter Sand, rebaptisé L’Aigle d’Or, le bateau des Filles du Roy de 1663, que l’équipage d’ÉcoMaris a conduit une dizaine de Filles du Roy de notre groupe à partir de Rimouski pour effectuer une arrivée à Tadoussac, comme c’était la coutume à l’époque. Après une escale à l’île d’Orléans où nous avons toutes été reçues au manoir Mauvide-Genest, notre débarquement à Québec a marqué le lancement des Fêtes de la Nouvelle-France dont nous étions les invités d’honneur, puisqu’en 2013 la thématique concernait le rôle des femmes de la colonie. J’ai eu la chance d’obtenir une place à bord, car nous ne pouvions pas être les trente-six sur le voilier. J’ai été très impressionnée par les milliers de personnes qui nous attendaient au bassin Brown. Du côté des spectateurs, mes proches m’ont témoigné leur émotion et je crois que cela montre qu’une véritable catharsis a eu lieu pour les Québécoises et Québécois, en commémorant cet anniversaire de l’arrivée de leurs ancêtres.

De nombreuses surprises nous étaient réservées aussi pendant les festivités, mais celle qui a été la plus appréciée entre toutes est certainement la déclaration de madame Agnès Maltais, qui a annoncé que l’arrivée des Filles du Roy en Nouvelle-France devenait un « événement historique » inscrit au Registre du patrimoine culturel du Québec. Nous avions atteint notre objectif, étant donné que notre mission était de faire connaître et reconnaître ces femmes comme les Mères de la Nation et non pas comme des filles de joie, titre injustement attribué par le baron de la Hontan. Bien que plusieurs citoyens et citoyennes aient participé à nos arrivées à Trois-Rivières, Sorel et Montréal, où il y avait autant sinon encore plus de spectateurs qu’à Québec, il demeure que beaucoup de travail reste encore à faire, afin que la vraie identité de ces femmes soit reconnues par l’ensemble de la population. À cet effet, l’appui de la Maison Saint-Gabriel à Montréal est notable; c’est d’ailleurs là-bas qu’a eu lieu le grand bal de prétendants après notre arrivée à Montréal.

Les trente-six Filles du Roy ont été jumelées avec un homme qui incarnait le mari historique de leur fille du Roy, puis c’est dans une calèche que les couples ont été amenés jusqu’à Pointe Saint-Charles. Dans l’ambiance féérique de ce domaine, nous avons célébré le destin de nos pionnières et reçu un certificat de mariage. C’était pour moi une belle façon de clore mon aventure avec Marie Repoche, qui a revigoré ma fibre féministe et patriotique certes, mais surtout cette expérience m’a prouvé qu’il est possible de se mobiliser pour réajuster notre perception de l’histoire vers plus de vérité.

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