André Sénécal, sculpteur d’ivoire marin

André Sénécal, sculpteur d’ivoire de mer.

Depuis la nuit des temps, l’ivoire a été considéré comme faisant partie des matières légendaires de la planète. Aujourd’hui, cette matière si recherchée porte une aura de mystère, voire même de sang, de crime et jusqu’à une malédiction qui risque de l’amener bientôt à l’extinction massive. C’est pourquoi l’ivoire est devenu synonyme d’interdit qui condamne son extraction, associée à jamais à la dilapidation faunique de l’Afrique et de l’Asie.

Patrick Hacikyan /

Les royales ornementations sculptées dans d’imposantes cornes et défenses sont aujourd’hui les témoins d’une splendeur passée, désormais révolue.
Et pourtant, un beau soir de 1980, de l’autre côté du globe, un habitant de la Côte-du-Sud du Québec se promenait nonchalamment, en fumant, sur une pittoresque berge gaspésienne. Cet individu était sur le point de faire une découverte importante qui reste encore de nos jours un secret bien gardé.
Souliers sur gravier de plage, André Sénécal observe et admire le crépuscule maritime. Soudain un étrange morceau de carcasse arrête son regard sur le rivage. « Mais, de quoi s’agit-il ? », se dit notre marcheur curieux. Monsieur Sénécal se penche et ramasse à ses pieds cet étrange objet échoué, non identifié.

Une espèce rescapée du monde préhistorique
Après avoir inspecté sommairement l’objet, André Sénécal en arrive à la conclusion qu’il s’agit-là des vestiges d’un poisson. Quel poisson peut bien avoir cette forme, d’allure aussi préhistorique ? Devant l’artefact d’une telle énigme, il se résout à s’enquérir auprès des pêcheurs locaux. Ces derniers lui déclarent qu’il s’agit bien des restes d’un poisson très prisé par les pêcheurs du Golfe du St-Laurent, l’esturgeon noir.

Ce géant du fleuve est une espèce qui existe depuis plus de 200 millions d’années. Il vit en moyenne 40 ans, mesure environ 2 à 3 mètres, pour les femelles et entre 1,40 et 2 mètres, pour les mâles. Le poids du mâle varie de 50 à 100 kilos et de 100 à 200 kilos pour les femelles. La robuste carapace de ce vertébré préhistorique recouvre son corps d’un bouclier évoquant l’époque lointaine des dinosaures. Lorsqu’un chalutier de pêche prend un de ces géants dans ses filets, il est immédiatement nettoyé et vidé de ses entrailles. Ensuite, sa carapace est découpée au couteau et enlevée. Très souvent, les pêcheurs, qui ne voient aucune utilité pour cette partie de l’animal, jettent à l’eau cette carcasse d’armatures externes avec la peau.
Et voilà enfin déchiffrée la nature de l’objet découvert par monsieur Sénécal.

Ivoire de mer

Un trésor dégagé des fonds marins
Intrigué par sa découverte, le marcheur décide d’amener l’amas de peau et d’os chez lui, car quelque chose lui dit qu’il tient là une matière méconnue qui cache une valeur certaine. Artisan dans l’âme, André Sénécal ausculte cette armure de créature fluviale ancestrale. Ces boucliers durs comme de la pierre, une fois nettoyés, se révèlent d’une éclatante blancheur. Il reste stupéfait devant la beauté lumineuse de cette matière, qui semble lui rappeler quelque chose….. mais quoi exactement ?
C’est alors qu’il se met à expérimenter différentes façons d’utiliser cette texture pour créer des objets aux formes artistiques. En pratiquant de fines entailles dans cette armure archaïque, le sculpteur autodidacte en vient à maîtriser et à connaître les subtilités de son art. Au fil du temps et à force d’essais, heureux et malheureux, monsieur Sénécal en arrive à sculpter avec talent de véritables oeuvres d’art, capables d’attirer de fins connaisseurs.
Contre toute attente, le résultat de son travail se montra beaucoup plus spectaculaire que ce à quoi il s’attendait. Ses proches lui assurent qu’il est en train de créer non pas de l’artisanat, mais plutôt de la joaillerie. En regardant de près un de ses objets finement taillés, chacun se rendit compte de l’évidence : ils croyaient avoir affaire à de l’ivoire véritable, mais ce matériau était sans aucun doute une matière noble. Poussé par de telles constatations, André Sénécal décide alors de poursuivre ses recherches plus loin.

Ivoire de mer

Le verdict tombe
Pour en avoir le coeur net sur la composition de ces boucliers luisants, notre artiste va consulter plusieurs experts scientifiques. Après plusieurs recherches en la matière, il s’adresse au département de géologie de l’université Laval, à Québec. On y fait différents tests sur des échantillons. Les résultats seront examinés par un professeur titulaire, Cyrille Barrette. Ce dernier, très impressionné par la qualité de la matière qu’on lui présente, décide de procéder à des tests sur quelques échantillons. La vérification ultime finira par porter fruit.
Il existe dans le monde plusieurs succédanées à l’ivoire, par souci de ne pas puiser excessivement dans les populations d’éléphants, rhinocéros et morses, pour obtenir la même couleur, dureté, texture et le même éclat que l’ivoire. Un de ces produits les plus répandus sur le globe est l’ivoire végétal, ou corozo.
Le corozo est obtenu à partir du « lait » (l’albumen) que l’on extrait du fruit du phytelephas, un palmier retrouvé en Amérique du Sud. On s’en sert pour fabriquer divers objets traditionnellement constitués d’ivoire, comme les boules de billard, les bases d’archets d’instruments à cordes, des claviers de piano, etc….

Le jour du verdict du professeur Barrette tombe enfin. C’est à la surprise générale que furent dévoilés les résultats des tests. Il est catégorique : il
s’agit d’une matière noble hors pair, ou presque. Voici d’ailleurs un extrait du rapport original du chercheur.
Les laboratoires de l’université Laval ont tranché : La trouvaille de monsieur Sénécal est le matériau qui, sur le plan de la molécule, se rapproche le plus de l’ivoire d’éléphant, du morse et du rhinocéros.
Fort de cette bonne nouvelle qui dépasse ses attentes, l’artisan décide d’approfondir ses techniques de taille de cette matière qui sera baptisée Ivoire de Mer. Il va adapter ses techniques de sculptures aux contraintes de son médium et raffiner l’esthétique des objets qu’il créera. C’est ainsi que verront le jour différentes broches, colliers, bracelets, figurines, pinces à cravates, boutons de manchettes, ainsi que beaucoup d’autres déclinaisons d’Ivoire de mer.

Un Secret bien gardé
L’affaire demeure un secret, car les créations en Ivoire de mer n’ont pas encore été commercialisées au-delà du Québec. Chaque année, M. Sénécal tient un kiosque au Marché de Noël du Marché du Vieux-Port de Québec. Il s’agit d’un des endroits où s’en procurer à ce jour, à part sur le site internet de M. Sénécal. De plus en plus, des boutiques dans de nombreuses régions tiennent ce produit de qualité. Monsieur Sénécal, pendant ce temps, développe de nouvelles techniques pour travailler l’ivoire de mer et le décliner en diveres pièces.

André Sénécal ivoire de mer
La recherche et le développement de l’Ivoire de mer se poursuit actuellement. La contrainte majeure de cette matière reste la taille de ses morceaux d’origine. En effet, cette sorte d’ivoire est produite sous forme de boucliers solides qui recouvrent le corps de l’esturgeon noir.

Certains de ces boucliers atteignent des tailles plus imposantes que d’autres, cependant le joaillier est limité généralement par les quelques centimètres cubes de chaque bouclier individuel. Espérons qu’un système de gradation de boucliers d’ivoire de mer deviendra de mise bientôt, un peu à la manière des carats.
Deux avenues s’offrent donc pour l’exploitation plus large de ce trésor caché. La première est l’étude de la possibilité d’agglomérer l’ivoire de mer, pour en faire de plus grandes surfaces. Cette méthode est à l’étude depuis plusieurs années. L’autre possibilité est la création d’une nouvelle tradition de mosaïque ou de marqueterie à deux couleurs à partir de morceaux de cette matière précieuse finement taillés sur mesure. L’exercice offre la possibilité de s’étendre, avec une superficie suffisante, sur une grande variété de surfaces. Le résultat acquerra de manière certaine beaucoup de cachet, avec le temps.

Ivoire de mer
André Sénécal est un pionnier humble et méconnu du Québec. Il osa s’aventurer dans l’essence même du fleuve, en y découvrant un secret qui l’attendait. Espérons que son oeuvre se poursuivra et que l’Ivoire de mer sera un jour reconnu comme le trésor précieux qu’il est, autant pour les humains que pour plusieurs espèces animales menacées.

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