La bête dont le poil est comme une barbe.

Lorsque nous pensons au nord, plusieurs paysages, personnages et animaux peuplent notre imaginaire. Cela est vrai partout autour du cercle arctique. Une figure de notre mythologie nordique actuelle est sans aucun doute le très énigmatique bœuf musqué. Ce grand mammifère a habité et habite toujours les récits, images, et même le vécu des peuples premiers du nord; mais aussi les pensées de bien des personnes qui n’ont jamais eu la chance d’y poser pied.

Patrick Hacikyan/

Mise à part dans l’esprit des rêveurs, le territoire naturel des bœufs musqués se situe au Nord du Canada, jusque dans sa plus extrême pointe nordique, ainsi que sur la côte nord du Groënland. Cet animal a également été introduit dans d’autres territoires au nord du Québec, de la Norvège, de la Suède, de l’Alaska ainsi que de la Russie. Une bonne nouvelle: cet animal n’est pas en voie de disparition, et sa population semble croître d’année en année, après avoir chuté il y a plus d’un siècle.

Cet animal s’appelle le bœuf musqué; au vu de sa corpulence massive, on pourrait croire en effet qu’il s’agit d’un immense membre de la famille des bovinés. Ce n’est pas le cas: notre bœuf musqué cache un secret: il est en fait un caprin, c’est à dire qu’il est un proche parent des chèvres des montagnes, des chamois, et éventuellement des moutons et chèvres. Cela veut dire que le bœuf musqué est donc en quelque sorte une chèvre du nord, un caprin nordique! Son nom latin est ovibos moschatus. Il est le seul membre de son genre (ovibos) et est ce qu’on appelle un « caprin aberrant ». Voila l’identité cachée de ce grand animal poilu, qui s’est, c’est évident, fortement adapté à son environnement polaire glacial!

Une sentinelle polaire emblématique

Troupeau de bœufs musqués en formation défensive

Dès qu’on le voit, on est saisi par le personnage; on a affaire à une légende sur sabots. On a l’impression d’être témoins d’une manifestation surréaliste sortie de la préhistoire. Ce n’est pas pour rien que le célébré cinéaste Québécois, Pierre Perrault, a consacré les deux derniers films de sa vie en 1993 et 1994, (L’oumigmag, ou l’objectif documentaire, et Cornouailles) à cette magnifique bête et à son environnement. L’animal en est un qui mystifie, cela ne fait aucun doute. Qui n’a pas dans la tête l’image classique du troupeau de bœufs musqués en formation défensive, formant un cercle où les petits sont protégés au centre, et les plus gros mâles et femelles font face avec leurs imposantes cornes, à des loups arctiques tentant de les attaquer?

Le bœuf musqué est lié à jamais aux peuples Inuit. Son nom en Inuktitut est oumigmag, ce qui signifie, la bête dont le poil ressemble à une barbe. Depuis temps immémoriaux, ils chassent l’oumigmag, se nourrissent de sa chair, et se vétissent de sa peau et fourrure. On retrouve également quelques outils fabriqués avec ses cornes et ses os. Il n’est pas surprenant que cet animal s’appelle ainsi en langue Inuite. Le long poil de ce mammifère polaire est le plus long poil du règne animal, sur la planète. Le poil du bœuf musqué est de plus, très isolant. Son pelage est si isolant, que lorsqu’il neige, l’ovibos moschatus peut choisir de laisser s’accumuler un amoncellement neigeux sur son dos; il peut même se reposer sous son épaisse couverture de neige, il y sera confortable. Son poil est donc des plus isolants; presque autant que celui du joli renard arctique qui lui, possède la fourrure la plus isolante de la terre entière. Le mystérieux monde arctique cache plus d’un trésor.

Le bœuf musqué au Québec

Si le bœuf musqué est indigène au Nunavut, territoire Inuit du nord du Canada, il a été introduit dans le Nunavik, territoire Inuit du nord du Québec, dès les années 1960. Un organisme appelé l’INAR (Institute for Northern Agricultural Research), en a capturé dans l’Île d’Ellesmere, dans l’actuel Nunavut, puis les à installés dans une ferme aménagée à cet effet, à Kuujjuak, dans la Baie d’Ungava, au Nunavik. Le plan était de permettre à la population Inuite de cette zone située relativement peu loin du cercle arctique de commercialiser le qiviut. Le qiviut est le poil très fin constituant l’intérieur du manteau du boeuf musqué. Il est en quelque sorte un duvet pour l’animal. On se sert du même mot pour faire référence au duvet des oiseaux.

Le projet d’élevage et de commercialisation débuta et connût un succès prometteur. Les Inuks locaux ont été formés au cardage et au tissage de cette laine, et on prépara une mise en marché qui s’avéra avoir un potentiel certain. Le troupeau se reproduisait dans la ferme et répondait assez bien à la domestication. L’initiative connût un intérêt de la part des habitants qui y participèrent. Malheureusement, le gouvernement du Québec n’a pas soutenu ce projet, puisqu’il avait pour but que les bœufs musqués transportés soient en fait introduits dans la nature pour en faire des troupeaux sauvages qui pourraient alimenter la chasse. C’est donc cela qui sonna tristement le glas de ce projet d’élevage et d’artisanat. Vers 1973, on commença à introduire les bêtes à trois endroits dans la région de la Rivière aux Feuilles, dans la Baie d’Ungava. On y implanta plus d’une cinquantaine de bœufs musqués. Ceux-ci s’étaient reproduits avec un certain succès dans la ferme de Kuujjuak. De cette introduction initiale, aujourd’hui le Nunavik se retrouve avec une population de qui dépasse probablement les 1500 têtes. Ce cheptel s’est dispersé à travers le Nunavik et même au delà. On en compte une population importante qui a atteint la côte ouest du Québec, le long de la Baie d’Hudson.

Le qiviut, fibre digne des rois

Morceau de qiviut à l’état brut

Le qiviut du bœuf musqué est remarquablement fin. Il s’agit d’une laine qui est perdue chaque année par cet animal au printemps. C’est une des laines les plus précieuses du monde. Elle est plus douce que le cachemire véritable. On ne la récolte pas comme celle du mouton, à la tonte. On la récolte plutôt en la cueillant sur les objets sur lesquels le capriné se frotte lors de la mue du printemps. En effet, il perd son qiviut à cette période. On peut aussi le récolter à même les peaux des bêtes provenant de la chasse. Cependant la méthode de choix pour l’obtenir est le peignage. C’est cette méthode qui fût employée à la ferme de bœufs musqués de Kuujjuak entre 1967 et 1973. Quel dommage que le savoir faire initié à cette époque, dans le nord du Québec, a été jeté aux oubliettes. À part quelques écharpes tout au plus, que reste-t-il de cette époque?

Aujourd’hui c’est en Alaska que se trouve les élevages de bœuf musqué les plus importants. À la ferme Palmer, on récolte le qiviut et dans certains cas on essaye de traire quelques femelles. Elles ne produisent qu’environ une pinte de lait par jour, soit beaucoup moins que les vaches, mais ce lait est beaucoup plus riche en gras et en protéines. Au goût il n’est pas très typé, contrairement à ce qu’on pourrait croire. On peut facilement en faire de la crème glacée! Il est surtout utilisé pour contrer les carences éventuelles pour les veaux. Pour le qiviut, il est manuellement récolté avec un peigne. Il doit être cardé à la main, sans quoi la machinerie briserait ses fibres fragiles. Le qiviut est utilisé depuis très longtemps. Un de ses avantages est qu’il ne rétrécit pas à l’eau chaude, ni froide. On ne peut produire que très peu de laine filée de qiviut, cependant ceux et celles qui s’occupent du programme d’élevage et de production de qiviut à la ferme Palmer, à Anchorage ainsi qu’à plusieurs autres endroits en Alaska, réussissent à produire écharpes, chaussettes, chapeaux et même tricots entiers de cette matière si confortable et isolante. Un tricot de qiviut se vend au dessus de 900 dollars canadiens.

Tricot 100% qiviut, fait à la main.
Photo: © CambridgeBayWeather permission: Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 Internationalhttps://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.e

Le qiviut est considéré aujourd’hui comme une des sinon la plus haut de gamme des laines de la planète. Il est très encourageant de constater que les efforts de commercialisation menés par les compagnies et coopératives autochtones portent fruit. Il existe aujourd’hui une grande quantité de fermes de bœuf musqué en Alaska. Elles sont opérées par des populations autochtones et non-autochtones. Une des premières coopératives opérées par des femmes des premières nations de plusieurs villages de l’Alaska est Oomingmak. Leur production est des plus réputées, et en achetant chez eux, on s’assure qu’une certaine prospérité est réinjectée dans les familles et communautés de celles qui s’occupent de cette entreprise dont le produit est de la plus grande authenticité.

Il est certain que c’est désolant de constater que les communautés Inuites du nord du Québec auraient pu aujourd’hui être à la tête de telles entreprises de transformation de cette très prisée laine d’oumigmag. Nombreux sont ceux et celles qui auraient apprécié acheter de leurs produits tricotés à la main dans cette matière réputée ne jamais irriter la peau. Peut-être que les gouvernements actuels verront le potentiel d’une telle initiative. Il serait de très bon augure de voire une telle entreprise, sous gestion majoritairement Inuite, voire le jour dans le Nunavik.

En attendant de pouvoir s’emmitoufler dans son manteau doublé de qiviut du Nunavik, il existe deux possibilités pour pouvoir ressentir la présence de la majestueuse bête dont le poil est comme une barbe. L’une vous coûtera au moins le prix d’un billet d’avion aller-retour pour Umiujaq, et d’aller séjourner au Parc national Tursujuq, où ont été récemment recensés plus d’une centaine de bœufs musqués. La deuxième est de rester chez soi, et de simplement rêver à l’existence de ce légendaire capriné de la toundra. Il est possible, également, d’écouter le film de Pierre Perrault: L’Oumigmag ou l’objectif documentaire. Vous pourrez vous réjouir, ce faisant, de savoir que ces troupeaux parcourent toujours d’un pas décidé les vallons et plateaux riches en bourgeons de saule, cassant par ci et par là, la croute de neige avec leur tête cornue pour avoir accès à leur diner. Un animal poétique semblant issu d’un autre monde; le bœuf musqué, quelle pure splendeur animée.

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